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Rubriques | Vie privée

Surpartage parental : près de l’enfance, loin de l’innocence

Par : Maryse Guénette

Publier sur les réseaux sociaux des photos de ses enfants ou de l’information les concernant, ce n’est pas un geste anodin. Car les conséquences peuvent être graves, tant pour les parents que pour leur progéniture.

Il est difficile de résister à l’envie d’immortaliser, puis de transmettre sur le Web certains moments de la vie de nos tout-petits, des plus solennels aux plus loufoques en passant par les plus touchants. En 2010 déjà, quelque 84 % des mères canadiennes partageaient sur Internet des photos de leur enfant de moins de deux ans. On nomme surpartage parental  ̶  une traduction de over-sharenting ou sharenting, mot-valise formé de « share » et « parenting »  ̶  le partage, par un parent, de photos de son enfant ou d’information à son sujet sur les réseaux sociaux.

Cette pratique en apparence banale peut avoir diverses conséquences. Elle soulève également des enjeux juridiques importants. Josiane Fréchette, avocate ayant travaillé jusqu’à tout récemment à Option consommateurs, s’y intéresse dans son rapport intitulé Être parent à l’ère du numérique : Le partage de renseignements personnels sur les réseaux sociaux et ses conséquences sur le droit à la vie privée et à l’image des enfants. Sa recherche est issue d’un désir personnel de comprendre le phénomène.

Ce que publiaient mes amis au sujet de leurs enfants me rendait parfois mal à l’aise. J’ai donc voulu savoir pourquoi ils agissaient ainsi et quelles conséquences leur geste pouvait avoir. »

Josiane Fréchette, avocate et auteure de l’étude

Des risques de toutes sortes

Si les plus petits s’opposent rarement à la diffusion d’images et d’anecdotes les concernant, il en va tout autrement de leurs aînés. « Certains adolescents ou jeunes adultes sont troublés lorsqu’ils apprennent par hasard que des personnes dont ils ignorent même l’existence en savent beaucoup sur eux simplement parce qu’ils sont des ‘amis’ de leurs parents sur les réseaux sociaux », dit Me Fréchette.

Il y a aussi que les images ou récits rigolos peuvent être utilisés par des tiers. « C’est possible que l’enfant soit la risée de ses camarades d’école, ou encore que ces derniers s’en servent pour l’intimider. » Dans un groupe de discussion, Me Fréchette a entendu un jeune garçon raconter qu’il avait été ridiculisé par ses pairs qui avaient trouvé, sur Internet, une photo de lui alors qu’il était habillé en fille – cette photo avait été publiée à son insu quand il était petit.

Le surpartage peut aussi exposer l’enfant à d’autres risques. Ainsi, un internaute pourrait reproduire le minois du petit sur son site et faire croire qu’il s’agit là de son propre enfant – c’est ce qu’on appelle le « digital kidnapping ». Des entreprises pourraient utiliser à des fins de marketing des renseignements publiés. Encore pire, des fraudeurs pourraient utiliser de tels renseignements pour voler l’identité de l’enfant. « Souvent, les parents publient de nombreuses données qui ne sont pas banales », dit Josiane Fréchette. C’est le cas du nom de l’animal de compagnie de leur enfant ou du nom de son école, par exemple. Lorsque, devenu grand, le jeune fera des transactions par internet, il pourrait choisir sans le savoir des questions dont les réponses sont sur les réseaux sociaux. Cela faciliterait la tâche d’un éventuel fraudeur.

Lorsque les parents photographient leur enfant devant sa maison, de nouveaux risques s’ajoutent. Car les photos numériques contiennent souvent des infos permettant la géolocalisation. Une telle fonction donne à des personnes mal intentionnées l’adresse de l’enfant. Or, dans l’étude, Me Fréchette mentionne que, selon l’institution financière Barclays, le nom, la date de naissance et l’adresse d’un enfant suffisent pour ouvrir un compte bancaire ou faire des demandes de crédit à son nom. Ce qui fait dire à l’auteure qu’en matière de fraude, le surpartage parental est « une véritable épée de Damoclès sur la tête de l’enfant ».

Enfin, le surpartage peut aussi exposer le jeune à de la pornographie juvénile. Et cela, même lorsque les photos publiées n’ont pas de connotation sexuelle. « Elles n’ont qu’à être reprises par des individus mal intentionnés qui les diffusent dans un tout autre contexte », dit Me Fréchette. Selon Nadia Gagnier, une psychologue interviewée dans le cadre de la recherche, l’enfant qui apprend l’existence d’une telle utilisation pourrait en subir d’importantes conséquences sur le plan psychologique.

Plusieurs parents se croient protégés parce qu’ils destinent leurs publications à un groupe privé. Selon la chercheuse, ce n’est pas suffisant.

Chaque membre du groupe peut télécharger ou partager ce qui a été publié, dit-elle, et les personnes qui y ont accès peuvent faire de même. Si la plupart des gens avec qui on partage ont de bonnes intentions, on n’en court pas moins un risque. »

Josiane Fréchette

Il faut aussi se rappeler que ce qui se trouve sur Internet risque d’y être pour toujours. En y mettant de l’information au sujet de notre enfant ou encore des photos ou des vidéos sur lesquelles il apparaît, on lui crée une identité numérique. Celle-ci pourrait ne pas lui convenir dans quelques années, ce qui risque d’occasionner des conflits parents-enfants. « L’enfant pourrait aussi décider qu’il ne veut pas que les réseaux sociaux présentent de l’information sur lui, dit Me Fréchette. À ce moment-là, même si le parent décide de retirer cette information, il sera trop tard. »

 

Dans la tête des parents et des enfants

Que pensent parents et enfants de tout ça ? Selon les groupes de discussion qui ont eu lieu dans le cadre de l’étude, les parents tiennent à ce partage, car il leur permet de faire connaître leurs passions – leurs enfants en font partie –, et aussi de garder contact avec les amis et la famille. « Ils ont de bonnes intentions mais, lorsqu’ils publient, ils agissent très rapidement et sans réfléchir », dit Josiane Fréchette. De plus, pour certains parents, la proximité entre eux et leurs enfants est telle qu’ils ne font pas de différence entre leurs propres renseignements personnels et ceux de leurs enfants. « C’est comme si leurs rejetons faisaient partie d’eux. »

Sont-ils conscients des risques? Dans certains cas, oui. « La pornographie juvénile est la première chose à laquelle ils pensent », dit Me Fréchette. Mais ils ne savent pas (ou ne pensent pas) que n’importe qui peut recueillir plein d’informations, s’en servir pour faire un portrait complet de leur enfant et, même, voler son identité.

Les parents se sentent protégés par les paramètres de confidentialité des réseaux sociaux et ne réalisent pas qu’une fois que le matériel se trouve sur internet, on ne peut plus l’en retirer. »

Josiane Fréchette

De leur côté, les jeunes affirment comprendre que les parents publient du matériel les concernant. Mais certains émettent des réserves. Ils s’inquiètent surtout de la quantité de renseignements publiés et de la fréquence des publications. Ils mentionnent être devenus plus critiques avec l’âge. Enfin, ils émettent le souhait que les adultes fassent montre de transparence et informent leurs enfants lorsqu’ils présentent des photos d’eux ou de l’information à leur sujet.

Voilà une solution qui a été bien reçue des parents, surtout ceux dont les enfants étaient relativement âgés. « L’enfant est un être humain à part entière, et publier des choses à son sujet sur Internet peut avoir des conséquences sur sa vie, dit Josiane Fréchette. Lui en demander d’abord l’autorisation, c’est lui démontrer du respect. Et ça permet d’éviter les conflits. »

 

Des droits et des recours

Si les réseaux sociaux peuvent servir à faire du tort aux enfants, prennent-ils des mesures pour les protéger? Disons d’abord que les quatre plateformes examinées dans le cadre de l’étude – Facebook, Instagram, YouTube et Twitter – interdisent la pornographie juvénile, et que la plupart interdisent aussi l’usurpation d’identité. Elles publient également des politiques contre le harcèlement et l’intimidation.

Pour les autres types de situation, c’est plus compliqué. Dans un contexte de surpartage, c’est le parent qui ouvre un compte sur un réseau social, et c’est lui qui y publie de l’information. Or, « lorsqu’une personne publie quelque chose au sujet d’un tiers, elle doit aller chercher elle-même le consentement de ce tiers, dit Josianne Fréchette. De plus, en tant que titulaire du compte, elle est généralement la seule à pouvoir faire retirer ce qu’elle a publié. » On comprend que cela donne beaucoup de pouvoirs aux parents… Heureusement, certains réseaux sociaux acceptent que du contenu indésirable soit signalé par un tiers…

Le cadre juridique n’offre guère plus de protection aux enfants.

Les enfants ont des droits, dit Me Fréchette. Mais l’exercice de ces droits est complexe. Lorsque les enfants sont mineurs, ce sont les parents qui exercent ces droits en leur nom. »

Josiane Fréchette

En cas de désaccord, les choses ne sont donc pas simples. Cependant, les enfants pourraient être protégés « contre l’usage de données à des fins sexuelles ou en matière de cyberintimidation ». Josiane Fréchette prévient cependant que l’application de ces dispositions pourrait s’avérer compliquée.

La recherche fait également le tour des protections offertes à l’étranger, soit en Australie, aux États-Unis et en Union européenne. Cette dernière offre une protection qui a semblé intéressante à Me Fréchette, soit le droit à l’oubli. « Cette disposition permet à toute personne, qu’elle soit adulte ou enfant, de demander à l’entreprise qui a recueilli ses renseignements personnels de les effacer », peut-on lire dans le rapport. De quoi inspirer nos législateurs !

D’ici à ce que de nouvelles protections apparaissent, les parents ont intérêt à agir avec prudence. Josiane Fréchette leur suggère de réfléchir avant de présenter des photos ou des renseignements sur les réseaux sociaux. « Les parents partagent souvent “plus vite que leur ombre” », dit-elle. Or, ne pas se presser permet de mieux mesurer les conséquences de ses actes. « Attendre un certain temps permet au sentiment d’urgence de disparaître, dit-elle. On peut alors se demander si le partage est une bonne idée. » Et adopter le comportement le plus bénéfique pour son enfant.

L’étude

Publiée en 2019 par Option consommateurs, l’étude intitulée Être parent à l’ère du numérique : Le partage de renseignements personnels sur les réseaux sociaux et ses conséquences sur le droit à la vie privée et à l’image des enfants examine les conséquences potentielles du surpartage parental sur les réseaux sociaux. Elle s’intéresse également aux politiques des médias sociaux quant à ce phénomène et aux lois susceptibles de l’encadrer. Enfin, elle explore des solutions trouvées à l’étranger.

La méthodologie adoptée comporte une typologie des risques liés au partage de renseignements personnels d’enfants sur les réseaux sociaux par leurs parents, sur la base d’une recherche documentaire. On trouve également dans le rapport une analyse des conditions d’utilisation et des politiques de confidentialité des médias sociaux les plus utilisés par les Canadiens, ainsi qu’un résumé des propos tenus lors des groupes de discussion qui ont eu lieu dans deux villes canadiennes, Montréal et Toronto, avec des parents et de jeunes adultes. Enfin, le rapport propose l’analyse du cadre juridique applicable au Canada ainsi qu’aux États-Unis, en Australie et en Union européenne.

Après la publication de ce rapport, Option consommateurs a réalisé deux capsules vidéo destinées à informer les parents de conséquences du surpartage parental.