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Environnement | Rubriques

Changements climatiques : le pouvoir des consommateurs, l’inaction du gouvernement

Par : Julie Barlow
Crédit photo : Mert Guller

On parle beaucoup de lutte aux changements climatiques, mais comment, concrètement, les consommateurs peuvent-ils y participer ? Une nouvelle étude décrit les gestes que chacun pourrait faire pour sauver la planète, et ce que les gouvernements devraient faire pour soutenir ces efforts.

Enfin, une bonne nouvelle sur le front climatique ! Dans son rapport Changements climatiques, le rôle des consommateurs, l’Union des consommateurs constate que la population est prête à modifier son mode de vie afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Parmi les études relevées, les auteurs citent un sondage de l’OCDE auprès de 12 000 répondants dans 11 pays selon lequel 80 % des Canadiens seraient prêts à faire des sacrifices pour sauver la planète.

Prenant les répondants au mot, l’Union des consommateurs a examiné comment les consommateurs peuvent agir concrètement pour réduire les GES. « Nous sommes partis des informations rapportées par les médias pour évaluer ce que les consommateurs peuvent faire dans leur vie quotidienne », dit Élisabeth Gibeau, analyste en matière de politiques sociales et fiscales ainsi qu’en matière de santé, et coauteure de l’étude.

La consommation des ménages représente de 60 à 75 % des émissions de GES de la planète, selon Changements climatiques, le rôle des consommateurs. Après avoir passé en revue une série d’études émanant de groupes environnementaux, d’universités et de gouvernements, Élisabeth Gibeau et ses coauteurs, Catherine Brown et Nikolas Barry-Shaw, concluent que le gros de l’empreinte carbone des individus provient de trois secteurs : l’alimentation, le transport et le logement.

Ils ajoutent que les trois mesures les plus efficaces sont les suivantes : délaisser la voiture, renoncer à l’avion et réduire la consommation de viande en adoptant un régime alimentaire à base de protéines végétales.

 

Le procès de la viande

Le rapport montre que les arguments en faveur d’une réduction de la consommation de viande sont clairs. Ayant considéré de nombreuses études, les auteurs citent celle de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), selon laquelle l’élevage du bétail représente 14,5 % de toutes les émissions de GES générées par l’activité humaine (la production alimentaire génère 26 % des émissions globales). Pas moins de 61 % des émissions proviennent de l’élevage du bétail, dont 20 % rien que pour le lait. Le porc et le poulet (incluant les œufs) représentent respectivement 9 % et 8 % du total de l’élevage.

Le message est clair. Selon les calculs de l’Université Johns Hopkins, en réduisant de 75 % leur apport en viande et en produits laitiers, les consommateurs diminueraient leurs émissions de GES de 7,4 gigatonnes d’ici 2050 – soit la même quantité de GES qui émane des transports (7 gigatonnes).

Pourtant, constatent les auteurs, les gouvernements font peu, voire rien du tout, pour inciter les consommateurs à agir en ce sens.

Nous n’avons trouvé aucune politique gouvernementale encourageant les consommateurs à substituer des protéines végétales aux protéines animales. »

Élisabeth Gibeau, analyste à l’Union des consommateurs et coauteure de l’étude

Parmi leurs recommandations, les auteurs reprennent celles de Joseph Poore, chercheur en environnement de l’Université d’Oxford, qui soutient que l’empreinte écologique des aliments devrait figurer obligatoirement sur les étiquettes.

 

Modérer ses transports

Les transports représentent la deuxième source de GES au Canada, soit 24 % des émissions totales en 2017. Et ce chiffre est en hausse : de 1990 à 2017, l’augmentation a été de 43 %, un bond qui découle de la hausse des ventes de camions lourds, de camions légers et de VUS. « La principale recommandation, toutes les sources s’accordent là-dessus, est que les gens doivent recourir au transport en commun », explique Élisabeth Gibeau. Les recherches estiment que les ménages pourraient ainsi réduire leur empreinte carbone de 8,1 % (contre 1,2 % pour l’isolation d’un grenier, par exemple) s’ils allaient au travail en transport en commun plutôt qu’en voiture (la distance moyenne parcourue chaque jour est de 32 km).

La réduction du trafic aérien est également à la portée des consommateurs. Le rapport cite les prévisions de la Commission européenne ; si rien ne change d’ici 2035, les distances parcourues en avion augmenteront de 222 % et les émissions de GES associées à ce type de déplacement seront en hausse de 152 %. Les groupes environnementaux, constatent les auteurs, sont unanimes quant à la solution : il faut prendre ses vacances plus près de chez soi. Selon une des sources, le train produirait un impact 45 fois moindre que l’avion.

À nouveau, les auteurs du rapport soutiennent que les consommateurs auraient besoin d’un soutien gouvernemental conséquent.

Ce sont les gouvernements qui peuvent créer des occasions de faire de bons choix, grâce à des politiques favorisant le transport en commun et visant à contrôler l’étalement urbain. »

Élisabeth Gibeau.

Le manque de sérieux des gouvernements

Au Canada, les gouvernements (fédéral et provinciaux) font piètre figure quant au soutien des consommateurs dans la lutte aux changements climatiques. Les Canadiens vivant en zone urbaine détiennent le record mondial du nombre de déplacements en voiture, selon un rapport international cité par les auteurs. Au Québec, seulement 14 % de ceux qui se rendaient au travail cinq jours par semaine utilisaient les transports en commun en 2016. Et 78 % des travailleurs québécois se déplacent toujours dans leur voiture.

Le rapport déplore que tous les ordres de gouvernement en font trop peu pour réduire le nombre de voitures sur les routes ou, encore, les distances à parcourir ; ils se limitent à passer des lois sur l’efficacité énergétique. Et dans les budgets 2019, le financement des transports publics stagne, ajoutent les auteurs.

Le gouvernement fédéral ne parvient pas non plus à encourager les consommateurs à réduire les déplacements en avion. Alors que divers experts environnementaux ont fait des recommandations à ce propos (taxe carbone sur les billets, pénalités après un certain nombre de vols), le gouvernement canadien continue d’encourager le tourisme et l’émergence de compagnies offrant des vols au rabais. Et notons que seuls deux pays du G7 ne disposent pas d’un réseau national de train à grande vitesse : les États-Unis et le Canada.

 

En ce qui concerne le logement et l’investissement, la capacité des consommateurs à réduire leur empreinte carbone est encore plus limitée, comme le montre le rapport. Théoriquement, chacun peut opter pour un système de chauffage à énergie renouvelable, demander une évaluation de l’efficacité énergétique de son domicile, en faire refaire l’isolation ou encore changer de système de chauffage ou de climatisation. Mais ces mesures sont trop coûteuses pour la plupart des Canadiens. Et le gouvernement fédéral n’offre aucun programme de soutien pour la rénovation écoénergétique des maisons. En Ontario, le gouvernement de Doug Ford a annulé la plupart des programmes d’efficacité énergétique. Le gouvernement du Québec, lui, offre une aide maximale de 1 925 $ pour un bungalow, ce qui n’est pas très impressionnant si la rénovation coûte sept fois plus !

Du côté des placements écologiquement responsables – autre domaine où les consommateurs pourraient théoriquement faire une différence –, les auteurs concluent que ce n’est guère plus facile. Les sites web des institutions financières ne donnent pas d’information sur la contribution des fonds quant à l’empreinte carbone des investissements.

Dans un sondage réalisé en 2015, l’Union des consommateurs a constaté que 48 % des Canadiens estimaient que le gouvernement est l’acteur le plus important dans la lutte aux changements climatiques, et que c’est à lui d’adopter les règles et les normes en la matière. « Les gouvernements ont encore beaucoup à faire pour permettre à chacun de lutter efficacement contre les changements climatiques », dit Élisabeth Gibeau.

L’Union des consommateurs recommande au gouvernement canadien de créer un institut indépendant qui fournirait des informations claires et neutres sur l’empreinte carbone et l’impact environnemental des articles ménagers. « Actuellement, dit Mme Gibeau, ce sont des lobbies qui informent les consommateurs quant aux meilleures pratiques. Devant des renseignements contradictoires, les gens sont perplexes et sceptiques. »

 

Les responsabilités des consommateurs aisés

L’inaction gouvernementale n’est pas le seul obstacle à l’action des consommateurs. Les auteurs du rapport concluent aussi que les Canadiens les plus riches ont une responsabilité supplémentaire.

Les ménages à revenu élevé dépensent beaucoup pour des activités qui contribuent largement au réchauffement climatique, comme les voyages en avion, alors que les ménages à revenu moyen et faible dépensent leur argent pour des biens essentiels. »

Élisabeth Gibeau

Selon des études des Nations Unies, lorsque le revenu des ménages double, les émissions de GES augmentent de 81 %.

Il y a donc une bonne et une mauvaise nouvelle : les consommateurs canadiens peuvent jouer un rôle important dans la réduction des émissions de GES. Mais pour qu’ils y arrivent, le gouvernement et les citoyens les plus riches devront prendre la situation au sérieux.

L’étude

L’étude Changements climatiques, le rôle des consommateurs (Union des consommateurs, juin 2019) examine ce que chacun peut faire pour la planète et le rôle que les gouvernements devraient jouer pour aider les consommateurs. « Il est dans l’intérêt de tous les citoyens de contribuer à la réduction des émissions de GES. En tant que consommateurs, nous avons un rôle important à jouer », dit Élisabeth Gibeau, coauteure du rapport.

Les auteurs ont consulté les travaux de divers groupes environnementaux, notamment la Fondation David Suzuki, Environmental Defence, Équiterre et Greenpeace, ainsi que des recherches gouvernementales et universitaires d’Amérique du Nord et d’Europe. Ces travaux permettent de conclure que les ménages ont la plus grande empreinte carbone dans trois domaines : alimentation, transport et logement.

L’étude propose des actions concrètes que les consommateurs peuvent entreprendre dans ces domaines, avec quelques recommandations additionnelles en matière de placement. Toutefois, elle montre aussi que les choix des consommateurs sont entravés par l’inaction des gouvernements en matière de législation, de réglementation et d’investissement.